Embouchure

*Cliquez ici pour entendre ce texte en lecture audio accompagné de la musique de Thalyssia Duflot (première piste de l’album).

Son profil frais, défini, attentif. L’horizon en continu de son nez. Rocher immuable, face cachée de l’intime. Je rêvais des fourmillements rageux qu’il couvait, des ardeurs enfantines jamais assouvies, des silences tapis au creux des rides. Ces courbes de narines, je les reconnaissais. Ces tempes enfoncées, je les creusais aussi. C’était le souffle des grandes bleues que j’entendais dans ses soupirs.

Elle m’a dit préférer la valse de la mer à celle de l’herbe. Le son intranscrivable des vagues comme un appel à ses sources ténébreuses. L’herbe fait dans la frivolité, dans l’empressement contraint du vent. L’herbe est une partenaire. La mer, elle, est imperméable au temps qu’il fait, à celui qui passe. Elle est sa propre force motrice, sa propre clameur, sa propre envie. La mer se suffit à elle-même.

Les vagues se plissaient sur le rivage, s’accumulaient en une succession d’ourlets maritimes. La mer était bleue de mille rides, et elle était magnifique.

Les facettes de lumière par millions éclaboussaient son visage, tachaient ses pommettes de minuscules éphélides. Mirage cutané aux pores sans attache. Ses pommettes comme des montgolfières échouées. Le vent courrait dans ses cheveux sans parvenir à les faire danser.

Sa voix cassée dans la rage de l’écume. L’eau la plus froide et la plus tendre
pour taire ses amarres. Le fleuve aussi large que son incrédulité.

Elle posa son pied sur le sable, lourde et précaire. Ses orteils s’agençaient au blanc des colimaçons, la pudeur en plus. Elle déposa son autre poids dans la chaleur de la plage. Son dos s’était redressé, comme si l’incertitude du sol appelait la droiture du corps. Enfin, nous marchions à la même vitesse.

Son visage à contre-jour sous son soleil blanc. L’odeur de patates frites réveillant l’enfance. Le cri des goélands au-dessus de nous, les miettes en offrande sur le sol. Son menton luisant, ses yeux en demi-lune. Nous avions sept ans toutes les deux.

Le mauve de ses veines débordait le ciel en crépuscule. Ses paupières aussi translucides que le brouillard. L’oranger du jour s’étiolait dans les recoins de nos visages. Nos poumons s’emplissaient d’air humide et frais, de quiétudes jaunes et salines.

La moiteur de ses mains comme une rosée tombée trop tôt. Nos craintes en sédiments dans les sillons de ses paumes. Déjà autour d’elle luisait le mûrissement de l’aube.

Elle avait peur. Elle se tenait droite devant l’autre à la lisière du sable humide, à la frontière du non-retour. Elle se tenait là, debout, l’air défiant le large comme un immense regret, et je ne savais plus laquelle des deux me semblait la plus puissante.

Et le sable se satinait par l’insistance de l’eau. Son corps fané.

Surtout, sa tête volatile.

Jamais la résilience n’avait créé d’aussi bel équilibre.

Sa nuque nénuphar sur le socle estuarien. Ses lombes comme une caresse inachevée. Elle était ample de tous ces manques bordés en elle. La naissance d’un astérisme insulaire.

LAC DES CYGNES

Le lac des cygnes jouait en background la première fois qu’on s’est embrassés. J’me suis tannée qu’on se parle, qu’on se sourit en se r’gardant la bouche à tout bout d’champ. J’me suis penchée vers toi pis dès que mes lèvres ont effleuré les tiennes, ça été fini. Fini mes doutes. Mes questions. Kapout. Pu une idée dans ma tête à part l’idée que tu venais de faire tout basculer. J’ai tout de suite aimé ça, j’ai tout de suite su que ça serait pas notre dernier baiser pis qu’on venait de se faire prendre dans un beau grand piège. J’ai su que je t’aimerais au point où ça me brise et m’fait mal, j’ai su que tu pourrais faire tout c’que tu voulais de moi pis que j’t’aurais laissé faire. On a ricané comme des enfants, la tension est revenue, on s’est ré-embrasser pis elle est repartie. On lui a fait ouvrir et claquer la porte à coups de baisers. Des baisers assurés, doux, piquants et sucrés. Des baisers quétaines, baisers dignes de mauvais romans à l’eau de rose, où les bouches se trouvent d’elles-mêmes, sans hésitation, comme si elles avaient été jointes toute leur maudite vie. Des baisers que j’me suis surprise à quêter, encore et encore, à avaler, à siroter comme un verre de vin pis à dévorer en même temps, comme un sac de popcorn avant même le début du film. J’ai tout de suite eu confiance en nous, tout de suite pensé que ce baiser-là venait de sceller un pacte secret qui nous lierait tous les deux. Le lac des cygnes jouait en background la première fois qu’on s’est embrassés.

C’est peut-être pour ça que j’ai cru en un signe de l’univers quelques jours plus tard, quand, dans ton salon, on a bu du vin pis qu’on s’est sourit avec cette même tension, ce même besoin-là, cette même passion folle qui nous gruge le bas du ventre. T’as mis un vinyle dans la table tournante pis les premières notes qui en sont sorties m’ont rappelé c’te premier baiser-là. Tu m’as pris la main, m’invitant, sans un mot, à me lever pis à danser avec toi. Une danse lente, comme une belle marche dans le milieu d’la pièce, une marche de rêveurs qui r’gardent pas où y vont, qui se blottissent l’un contre l’autre comme si la soirée allait s’enfuir que’qu’part, s’effacer sans prévenir. Les pommettes roses de vin pis de désir, ta main qui glisse dans mes cheveux comme les baisers que tu laisses glisser dans mon cou, l’appréhension, la terre qui s’arrête de tourner. Le lac des Cygnes jouait encore quand notre danse s’est arrêtée aussi, arrêtée au pied du lit, que nos vêtements sont allés rejoindre doucement nos blessures, nos peurs pis nos passés au sol pis que tes bras m’ont serrée jusqu’à ce que j’murmure ton nom dans un soupir. Le lac de Cygnes jouait en background la première fois où tu m’as déshabillé avec les yeux, avec les mains, avec l’âme pis que j’ai été nue, nue, nue. Et ma peau et mon cœur et mon âme t’ont fait l’amour.

BRÛLONS LES MAINS DE L’ÉCRIVAIN

Je viens d’un milieu agricole. Je suis entourée d’hommes et de femmes qui viennent de la terre. Qui sont nés dedans et qui retourneront s’y blottir. Petite, je marchais dans les champs, je grimpais aux arbres, je me cachais entre les tiges, j’en devenais une. Tout ce temps, ma tête était remplie de mots. Des mots lourds pour une tête pleine. Comment dire aux gens qu’on aime, à nos arbres, à nos fleurs, à nos pierres – à tous ces êtres plantés dans le sol – qu’on choisit la mer? Qu’on les abandonne? J’avais besoin des mots, ils avaient besoin de moi pour être écrits. J’ai tourné le dos à la terre, parce qu’elle me retenait prisonnière. J’ai tourné le dos aux arbres, aux fleurs, aux pierres. Je me suis enfuie. J’ai couru jusqu’à ce qu’on m’apprenne à nager. Jusqu’à ce qu’on me montre quoi faire de mes mots, quoi faire de ma créativité. Je me suis exilée. En mer, seule avec mes émotions, avec mes histoires, avec mes passions. J’ai écrit.

J’ai lu aussi. J’ai lu la mer en premier, les œuvres qui parlent de se sauver, qui parlent de faire naufrage, de couler pour apprendre à flotter. Les œuvres qui sont mouvements et ancrages, craintes, silences et cris. Les œuvres qui parlent de vagues et de sable, de bâillon de varech et de prendre le large. J’ai lu dans le désordre. J’ai lu la suite avant le début, j’ai lu l’accostage avant même qu’il ait été question de plage. Je n’ai rien compris et j’ai tout saisi à la fois. Impossible de dire à quel moment j’ai été convaincue, à quel moment l’écriture m’a conquise. Je sais seulement que je me suis empêtrée quelque part entre les lignes. J’ai retrouvé un chez-moi entre les pages confortables, j’ai exploré, avec les mots, l’océan, et c’était mon univers.

Plus tard, j’ai lu à nouveau. Mais cette fois-ci, j’ai lu le sang. J’ai lu les œuvres où sont écrits l’horreur, l’érotisme, la passion, où est écrit ce que je me sentais presque coupable d’aimer lire. La mer était disparue, mais j’aimais autant lire. Je devenais maintenant la fièvre de l’homme inséré dans les paragraphes sous mes yeux, je devenais les corsets trop serrés, je devenais la couleur écarlate des sangs qui badigeonne les pavés. J’étais fascinée, c’était encore une fois, mon univers.

Ensuite, j’ai lu encore, autre chose. J’ai lu la forêt, j’ai lu les arbres, les fleurs, les pierres, la résine. J’ai lu la blancheur tachée par la poussière. J’ai été enracinée à ma lecture, j’étais dans mon univers à nouveau. J’ai compris que les mots m’étaient parvenus en temps et lieu. D’abord la mer, parce que j’avais besoin de quitter mes êtres-racines, puis les sangs, quand mon sang à moi bouillonnait d’un besoin intense d’écrire, de dire. Et finalement, la terre. Le retour à celle-ci. Le retour à mon ancien chez-moi, le retour à mon enfance. J’ai poussé de nouveau la porte de cette maison verte que j’avais fuie.

J’ai compris que j’aimais les mots, pas parce qu’ils m’emmenaient partout ailleurs, mais parce qu’ils m’emmenaient ici. J’avais besoin de visiter le monde. Besoin d’en voir les couleurs sur les feuilles blanches tachées de mots d’encres. J’avais besoin de voir le bleu de l’eau, le rouge du sang, le jaune du soleil et le vert de la surface. J’avais besoin de constater à quel point toutes ses couleurs sont désormais en moi, par mon écriture. Je suis enracinée, autant que volatile, autant que navigable. J’ai compris que plutôt que de naître de la terre et un jour y reposer, moi je voulais l’écrire. Alors j’ai écrit.

Des années plus tard, je publie. Sur chacun de mes textes, il y a mon sceau, une anémone. Une plante, mais dans l’eau, qui brûle au toucher. Mes mains ont fini par planter aussi, par faire pousser quelque chose, comme ces êtres agraires ont cherché à m’enseigner. Ma plante marine illustre mon destin, elle est feu, terre et mer à la fois, mais elle est surtout pour moi, une grande bouffée d’air. À chaque composition, l’anémone me brûle un peu plus les mains, mais c’est là où réside la passion de l’écrivain.

L’HERMITE.

Confinement jour -1

J’avance vite dans l’épicerie, prends les articles dont j’ai besoin sans toucher à rien d’autre. Je perfectionne mon slalom entre les gens dans les rangées et respire superficiellement dans le masque qui couvre ma bouche et mon nez, pour éviter que mes lunettes ne s’embuent.

Pommes, brocoli, laitue, dattes, chou frisé, pain, œufs, lait, pâtes…

La tablette des spaghettis est vide. L’idée que tout le monde se crée des stocks de non-périssables à la maison en prévision du pire m’effleure l’esprit. Une dame étire le bras pour sélectionner une boîte parmi les pâtes devant moi. Elle passe si près que j’arrive à sentir l’odeur de son parfum sur son poignet. Ma respiration s’accélère. Je dérobe trois cartons de macaronis et pousse mon panier vers une autre rangée. 

Pommes, brocoli, laitue, dattes, chou frisé, pain, œufs, lait, pâtes, farine, farine, farine…

Je bute sur le stand de farine. Un homme prend un à un des sachets différents pour en parcourir les descriptions. De ses mains nues, il gratte sa nuque avant de se remettre à tâter les articles. J’ai l’impression que mon cou me démange aussi.

Je fixe du regard la section des aliments bios où trône un sac de farine, encore intouché. Je l’arrache à son siège et poursuis mes courses loin de cette vue horrible, loin de ces gens qui ne respectent aucune des règles hygiéniques de base.

Pommes, brocolis, laitue, dattes, chou frisé, pain, œufs, lait, pâtes, farine, mayonnaise, olives, jambon, crème glacée, café. 

La caissière scanne mes articles de son cubicule de plexiglas, se raclant la gorge toutes les trente secondes. J’emballe tout avec empressement, bien décidée à quitter cet endroit au plus vite. La dame tousse, une toux de gorge humide de virus, une toux verte, horrible, sans prendre la peine de le faire dans l’intérieur de son coude. Elle s’excuse et se retourne pour expulser le contenu de son nez dans un vieux mouchoir, bout de papier qui semble déjà utilisé. Elle me tend ensuite le reçu et, voyant ma consternation, m’assure que ce n’est qu’un mince problème d’allergies. Ma respiration se fige, m’écrase. La crise d’angoisse me guette. Je me rends en marche rapide à ma voiture.

Pommes, brocoli, laitue, dattes, chou frisé… J’essaie de me rappeler les articles de mon sac pour faire passer l’anxiété, mais je ne me parviens pas à lister plus loin que le chou frisé. J’ai l’impression de recevoir plusieurs coups de poing dans la poitrine. L’anxiété me crispe le visage comme un vent froid. Elle me perce la poitrine de ses ongles longs, trop longs, elle me déchire, cherche ma chaleur, creuse, fend, serre, jusqu’à ce qu’elle ne l’atteigne et me la vole. Elle me laisse haletante, assise dans le cuir aseptisé de mon véhicule.

Confinement jour 252

Mon confinement se prolonge depuis six mois et il m’est impossible de sortir de chez moi. Trop de gens ne prennent pas au sérieux les virus mortels. Ces bêtes qui rôdent dans les rues du monde, qui se frottent à nos fruits et légumes, qui hantent la moindre particule d’air et percutent de plein fouet maintenant davantage que les vulnérables.

Pommes, brocolis, laitue, dattes…

De mon trois et demi bien propre, je m’imagine les rangées du supermarché pour tenter de passer ma commande en ligne sans rien oublier. Dans les confins de ma mémoire visuelle, je marche parmi les fruits et légumes, ajoute des mangues à mon panier. Dans la section boulangerie, je saisis un paquet de pains pitas frais. Je lance une conserve de haricots avec le reste de mes achats, puis plonge la main dans le comptoir de la mer pour pêcher un saumon.

Deux heures plus tard, on sonne. J’ouvre, le masque sur le nez, les mains gantées, et je prends du bout des bras la boîte que me tend le livreur. 

Fermer la porte au plus vite.

Je stationne mes achats dans la zone rouge de mon chez-moi, les fais tremper dans une solution savonneuse, les frotte, les sèche, les récure, les désinfecte. Ma crème glacée ne l’est plus quand enfin, j’ai terminé.

Et puis je recommence, toutes les trois semaines, avec la pharmacie, la quincaillerie, la librairie. Tout évolue entre les quatre côtés de mes écrans de fumée, qui me voilent le monde extérieur, qui m’immunisent à la maladie, qui testent mon taux d’autonomie.

Confinement jour 435

Dix-huit mois depuis que je pratique la solitude. Mon organisation reste impeccable. J’accumule des réserves pour mourir ici si nécessaire. Je ne me déplace plus. Les germes circulent sur les planchers piétinés par trop de gens, s’accrochent aux guidons des paniers, s’attardent sur les poignées des congélateurs et pondent des œufs sur les tapis roulants des caisses. Je l’ai compris depuis un bout.

Pommes, brocolis…

J’essaie de visualiser les sections de l’épicerie où j’allais, pour compléter mes courses en ligne, mais je ne réussis plus à me rappeler les rangées. Comment étaient-elles organisées? Que contenaient les présentoirs? 

J’ai cessé de respirer. Je le réalise et inspire une bouffée d’air qui reste coincée dans ma gorge. Je suffoque. Les allées du supermarché apparaissent dans ma tête et se brouillent, remplacées par les étagères grises et métalliques de mon propre garde-manger, où s’empilent mes réserves. 

Farine, haricots, pâtes, sauce, bouillon, sachets de soupe, sucre.

Ma tête regorge d’articles non périssables. La farine et les conserves me hantent. Je panique, j’oublie. J’oublie tout ce qui n’est pas sec, hermétiquement fermé, scellé, cloisonné.

On frappe à ma porte.

Je ne reçois personne. Je dois rester enfermée. Hermétiquement fermée, cloisonnée. Le virus s’infiltre dans les espaces entrouverts, il rampe sous les parquets, se glisse sur ma peau, encercle mes poumons et m’empêche de souffler. 

On frappe à nouveau.

« Annie, il est peut-être temps de laisser entrer quelqu’un », on me dit de l’autre côté.

 J’espionne, par l’œil magique de ma porte, la grande femme, soignée, propre, qui se tient sur mon perron. « Allez-vous-en! », je hurle. 

Elle part, je l’ai chassée.

Je lis, sur le dépliant vert et laid d’un groupe de soutien qu’elle a laissé par terre, les mots: « La mysophobie, un virus psychosocial invisible ». 

Ma porte reste grande ouverte, moi, je reste fermée. La peur continue de me polluer.

OUBLIER SA CHAISE POUR PAS OUBLIER SON IDÉE

Par Anémone

y’a un gars aux cents pas 

derrière la f’nêtre d’une maison 

bloc-notes en mains 

créateur de qu’que chose 

ça c’est certain 

sur l’trottoir de tout ça 

y’a une chaise d’vant moi  

qui m’regarde, qui m’invite 

avec ses gravures internes, son p’tit air tragique 

qu’est-ce qu’à fait là, toute seule, à soir? 

qui était d’dans juste avant qui fasse noir? 

j’massis d’ssus, j’veux voir les choses d’son point d’vue 

C’est la place d’un performeur 

Clairement l’gars qui s’promène  

Derrière moi, à l’intérieur 

qu’est-ce qu’y a bin pu r’garder  

pour être à c’point-là obnubilé? 

qu’est ce qu’y a bin pu observer  

pour être tellement dans lune  

qu’y’a oublié une chose 

pour pas en oublier une autre? 

une idée passée en coup d’vent 

que’qu’part entre le reste du monde pis la chaise 

lui a faite abandonner  

jusqu’à son siège ça bin l’air 

quelle affaire a poppée  

pour qu’y rentre de même, précipité  

pis en oublie su’l’bord d’la rue 

sa vieille chaise démodée? 

sûrement une vraie illumination 

comme y’en a pu qui s’font 

le genre qui m’fait saliver 

parc’que j’ai pas l’inspiration 

j’veux des idées comme ça 

qui m’vole des sièges 

pis m’les font oublier dans rue 

j’veux des idées comme ça 

qui me font souper à terre à soir 

parce que j’ai pu de chaise, j’lai perdue

Ce jour viendra

Et le jour viendra où nos sourires seront à la fois délestés et remplis d’espérance, où nos doigts se lieront à ceux des autres en un pont immense et flamboyant, où nos joies se percuteront en échos symbiotiques. Ce paysage éclairé et vaste qui te prend en la présence des autres, il existe encore. Il s’est camouflé sous des couches de résilience opaque et souple afin de survivre aux temps éventrés de grisaille mais il est là. Il est là. Tu le couves en toi comme un œuf précieux et douloureusement lointain. À la fois comme une amorce et une relique. Tu n’as pas oublié comment lire leurs paroles et leurs silences. Tu n’as pas oublié la tiédeur apaisante du partage et la légèreté inouïe d’être. Encabané.e.s au creux de nos forces, nous continuons, tenaces, à croire aux grandes retrouvailles, aux larmes épaisses et tendres accolées à nos joues. Ce jour viendra. Et rappelle-toi que cet espace où tu inspires avec les autres est, et demeurera, l’une de tes plus pures libertés.

TAPIS DE TRÈFLE

Par Calendule

Elle était étendue sur l’herbe, le corps en étoile. Les pointes de ses mèches peignaient sur son visage des lignes invisibles, faisant naître des frissons le long de ses bras. Elle ne réagissait pas, ne mordait pas à l’hameçon de la distraction. Elle était là, posée, puis quand est-ce que les arbres ont changé de couleur? L’érable à ma fenêtre était encore vert il me semble. Le temps s’épuise plus vite que la chlorophylle. Elle était là, posée, les yeux refermés vers d’autres matins j’ai-tu le droit d’emprunter les paroles d’Édith Piaf ? Je pourrais les mettre en italiques, un genre de clin d’œil à celles et ceux qui les reconnaîtront. Les yeux refermés vers d’autres matins ah non mais là on dirait qu’elle est morte. Elle est pas morte, elle est seulement assoupie, immobile, suspendue. Donc, les yeux en apesanteur non ça veut rien dire. Des yeux en apesanteur, comme deux globes oculaires qui flottent, ark. C’est plutôt qu’ils sont alourdis de rien, qu’ils sont fermés, à l’abri de toute tension. Ses paupières avaient la couleur de la plénitude. Meh. Un peu trop convenu. Mais peut-être que l’idée d’apesanteur est pas si poche. Globe oculaire… globe terrestre. Ses yeux comme des planètes œuvrant dans leur propre système. Deux mondes tournant dans leur propre orbite. Wow, quel jeu de mots ! Une vraie poète. Ça serait drôle que la Terre soit l’œil d’un cyclope énorme. Que notre système solaire soit le visage d’un géant, notre galaxie ses membres, puis que tous les autres univers soient aussi d’immenses borgnes. Les univers, une communauté de cyclopes. Ça ferait un bon titre de science-fiction. OK.

Deux mondes ancrés dans leur propre orbite. Ses paupières lissent comme la surface d’un lac. Un lac, c’est déjà tellement vaste ! J’imagine même pas la commune de titans. Je peux sauter dans un lac, y parcourir une distance. Une substance qui me libère de mon poids et dans laquelle je peux pas respirer. C’est bizarre pareil ! Ah ! J’ai déjà hâte à l’été. Tu es mieux de prendre ton mal en patience fille, parce que l’hiver va être long c’t’année , j’suis cassé ben raide. Bon, Bernard qui embarque. Aucune ride, aucun soubresaut ne dénaturait le calme de sa peau. Flotter sur l’eau. Flotter au vent. Deux éléments translucides qui peuvent me porter, me soulever. Deux forces invisibles plus puissantes que moi. Mais, c’est quoi ma puissance, moi ? Comment on peut employer les mêmes qualificatifs pour les attributs de la nature que pour ceux des humains ? On est pas de taille, littéralement. Comment je peux aspirer à me trouver imposante, solide, ancrée quand je me compare à la Terre ? Comment je peux tendre à quoique ce soit quand j’ai accès qu’à une parcelle de l’infiniment grand ?

L’air se lovait, chaud de caresses, à l’entrée de ses narines. Sa respiration comme une vague abreuvant chaque infime part de son corps. De ses lèvres entrouvertes s’échappait un souffle nouveau, le souffle d’un passé si près du présent qu’il était difficile de les dissocier. Il me semble que c’est les Chinois qui ont une conception du temps complètement différente de la nôtre. À moins que ça soit les Japonais ? Merde, ça veut-tu dire que je suis raciste si je m’en souviens pas ? En tout cas. Considérer que seul le passé est connu avec certitude, et que c’est donc vers lui qu’on devrait se tourner, c’est fascinant. Quoique le passé peut être incertain aussi. C’est Phil qui m’a dit qu’on se rappelle d’un évènement seulement qu’à travers le dernier souvenir qu’on a de lui. Puis Phil, il étudie en psycho, donc il dit pas n’importe quoi. Alors le passé vaut pas mieux que le futur. Mais comment je suis supposée me « tourner vers l’avenir » si je suis même pas sûre de ce que j’ai vécu, de ce qui me constitue ? Pis de toute façon, le futur, ça existe pas. Le futur, c’est juste un calendrier de présomptions, un enchaînement continu de présent. C’est tirer à l’aveuglette. It’s a shot in the dark, and right at my troat. Ils veulent qu’on se lève tôt, qu’on travaille pour mettre de l’argent dans nos REER, qu’on rencontre quelqu’un une bonne fois pour toutes. Vivre pour cocher des cases. Ce serait absurde si l’humain était sur Terre que pour servir et produire. On a tendance à oublier que c’est nous qui avons construit les immeubles, les cimetières, le béton, les autoroutes. Pis la route de campagne, elle ? Celle qui propose pas l’itinéraire le plus rapide, mais le plus fun. Je voudrais juste aller me perdre dans une forêt, m’endormir au soleil, manger des fraises. Mais non madame ! Pour qui tu te prends de te plaindre ? Tout le monde conduit sur le highway, pourquoi toi tu serais pas capable de faire comme les autres ? Pourquoi toitu traverserais pas les lundis aux vendredis en clignant des yeux, souvent en cognant des clous ? Un bloc de cinq jours comme l’angle mort de ton existence. Le présent confiné entre deux pans de fin de semaine. Pourquoi toi tu courrais pas vers tes vacances comme t’enfiles les coupes de vin le soir ? Juste un petit verre, pour décompresser, t’aérer la tête. Pour te sentir libre ! Mais fais attention. La liberté est un poids, une masse qui te comprime le plexus le soir une fois couchée, une fois à l’arrêt, pratiquement morte. Un répit tant attendu, tant soudain que ton erre d’aller compresse tes organes te donne le goût de vomir te pousse te déséquilibre sur la corde que tu as toi-même tendue. Tu es bien mieux de te laisser emporter par le courant. Comme dans la piscine de ta tante Huguette, tu te souviens ? Parce que tu sais, ça fait moins peur de foncer vers un mur que de suffoquer en dessous.

À chaque interstice entre sa peau et le sol, de subtiles radicelles prenaient forme. La terre emplit doucement les manques sous sa nuque, aux creux de ses genoux. L’herbe se tressa avec ses doigts, puis ses orteils. Les courbes de ses seins s’aplanirent, son bassin s’ancra un peu plus dans la terre. Du trèfle parcourra le reste de son corps, achevant de la recouvrir tout entière. Ses longs cheveux s’enracinèrent, et un arbre poussa sur son front. Bientôt, des bourgeons apparaîtraient.

CHAQUE FOIS QU’UNE FEMME NAÎT

Je me tiens dans un champ de blé. L’air goûte le beurre, le temps me touche, sec, et le soleil frappe, en brûlure étoiles, dans mes yeux. Un vent s’insinue sous ma robe lilas, caresse mes mollets de son voile léger, fait frémir les tiges qui égratignent mes pieds. Mes cheveux boucles d’or dansent comme les récoltes. Ma peau se tend, je suis femme, pleine comme la lune et me voici au soleil. Je me sens pourtant enveloppée.

Je marche à travers les pousses, les laisse me chatouiller les paumes, comme envoutée. Je regarde le sol et le temps bourdonne. Le son enfle, ma mère miel pousse devant moi, juste là. Ma mère au goût d’automne, avec ses cheveux feuilles mortes couleur de rouille, ma mère aux mèches citrouilles.

Elle me regarde et ne parle pas. Elle me regarde et ne bouge pas.

Le vent frappe plus fort, le soleil se voile d’un nuage gris. La nuit prend sa place sans préavis. Ma grand-mère lune apparaît là. Ma grand-mère blanche aux plumes d’oie, ma grand-mère sombre aux tons de soie.

Elle me regarde et ne parle pas. Elle me regarde et ne bouge pas.

Je me sens forte, je me métamorphose en plurielle. Je suis nombreuse, je deviens elles. Ma sœur ébène arrive derrière. Ma sœur brume, ma sœur mystère. Ma sœur aux cheveux d’algues noires et de tonnerre, en yin-yang incarne la terre et toute la mer.

Elle me regarde et ne parle pas. Elle me regarde et ne bouge pas.

D’autres femmes viennent, d’autres femmes partent, fières représentantes de mes vies éparses. C’est Mabon et je suis gonflée d’une autre femme qui, ici, naîtra. Mes aïeules, mes mères, mes sœurs, donneront naissance avec moi. On inspire ensemble, arrive le temps pour ma fille de blés de venir s’ajouter à notre ronde de femmes,

de femmes libérées.

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