L’ÉTOILE

par Anémone

NUIT

Cela fait deux mois que je cherche à peindre le ciel. Le ciel de nuit, avec ses étoiles et les vagues d’ombre qui les recouvrent et les dévoilent, dans un jeu lent et intime, digne d’un couple d’amoureux qui se couvre sous le coup de la gêne, puis s’enflamme et se dénude.

Poussée par un de mes professeurs à me laisser porter par les émotions qui m’envahissent quand j’assiste à ce spectacle, je n’y parviens jamais entièrement. Il me manque quelque chose. Comment reproduire et faire honneur à quelque chose d’aussi vaste, d’aussi sauvage et doux à la fois? Il me manque la justesse, il me faut la pureté. Mes yeux greffés à lui, je pourrais rester là des heures à me demander comment faire pour capturer quelque chose d’aussi fuyant que le ciel.

Une lumière bouscule la noirceur un instant. Antoine, dont le visage est à demi visible derrière son appareil photo, me sourit et s’excuse de m’avoir dérobée aux étoiles. Nous sommes venus en voiture au sommet de cette colline pour observer les perséides qu’ils annoncent depuis trois jours à la radio. Couchés sur le capot de la vieille voiture de mon ami, nous attendons leur venue pour leur déblatérer tous nos vœux.

Antoine en voit trois de suite alors que je n’en ai pas vu une seule. Les étoiles m’évitent. Elles doivent savoir que j’attends quelque chose d’elles. Je suis sur le point de les maudire de ne pas illuminer mon inspiration, quand une petite rayure dorée traverse l’univers au-dessus de ma tête. Je souhaite en silence trouver les étoiles qu’il manque dans ma tête, mon corps, mes mains, mes pinceaux, pour les faire jaillir sur une toile.

JOUR

Les rayons entrent par les carreaux de mon minuscule appartement et chauffent le coin droit de mon matelas au point où la peau de mon mollet rougit. Je me tire dans la salle de bain, les yeux collés de sommeil, les joues roses de chaleur et tout, sauf l’inspiration qu’il me faut pour sauter sur mon œuvre.

Je fais couler l’eau du bain et me rappelle qu’il ne me reste plus qu’une semaine pour compléter mon devoir sur les étoiles. Lessivée, découragée, je me dénude et saute dans la baignoire.

Je reste perdue un bon moment dans mes pensées, au point où la peau de mes mains se fripe et que j’oublie presque de me laver. En sortant du bain, mon image me revient, brumeuse dans le miroir embué. Des grains de beauté, que je n’ai jamais remarqués avant, parsèment mon torse, de mes épaules à mon nombril. Je ne comprends pas comment ils ont pu se matérialiser en une nuit.

Éparpillés, ils me font penser à un ciel étoilé. Je maudis cette pensée immédiatement après l’avoir formulée. Les étoiles me narguent jusque sur mon corps. Elles se jouent de moi et se refusent à mon art en s’imprimant partout ailleurs que sur mon canevas. Quel culot de leur part de me rappeler à quel point je n’arrive pas à les saisir.

On cogne à ma porte. Je me demande un instant qui ça peut être avant de me rappeler que j’ai promis à Antoine de l’aider avec son devoir de photo. Je cours lui ouvrir, enrubannée dans une serviette, et le fais entrer. Il me nargue d’un sourire entendu, l’air de dire « Prête, à ce que je vois ». Il s’assoit sur mon lit défait, observe la lumière qui entre par la fenêtre, la capte dans son appareil, véritable artiste qui voit la beauté partout et ne peut s’en empêcher.

Alors que je farfouille dans mes tiroirs pour me vêtir, Antoine m’arrête. « Serais-tu à l’aise à poser nue? Je reste figée un moment. Je réfléchis, imagine, planifie. Puis je laisse tomber ma serviette. Ma confiance en moi ne réussit pas entièrement à empêcher le rouge de me monter aux joues quand je hoche la tête pour lui signifier que je suis prête.

Antoine ne dit rien. Il semble ne pas vouloir briser le moment.

Cela fait un moment déjà que je pense à ce que ce serait d’être nue devant lui. Ça fait un moment que je sais qu’il y pense aussi. Il ne sourit pas, il ne parle pas, mais ses yeux murmurent bien des choses à sa place. Il me guide dans le halo du soleil, me regarde toujours à travers son appareil. Il me laisse bouger comme je le souhaite; je me sens bien et naturelle.

Il doit prendre une bonne quantité de clichés parce que le soleil a eu le temps de bien monter dans le ciel quand nous nous retrouvons au point de départ, moi nue, lui qui me regarde, sans oser parler. Alors je l’embrasse, me noue à lui jusqu’à ce que les étoiles nous apparaissent.

Et il me murmure, dans un souffle qui chatouille la peau mince recouvrant mes côtes, que les perséides ont exaucé tous ses vœux.

Nous sortons développer les photos ensemble dans la chambre noire d’Antoine, tout près de chez moi. Il tient à ce que je choisisse avec lui lesquels des clichés je suis à l’aise qu’il présente.

Assise dans un coin de l’espace, je l’observe travailler avec minutie, accrochant délicatement les photos à sécher comme il me touchait plus tôt sous les draps de mon lit. Les reflets rouges dans la noirceur de la pièce illuminent son regard. Je le découvre alors qu’il redécouvre mon corps, imprimé devant nous, en différents tons de noir, de blanc et de gris.

Une photo semble attirer son attention plus que les autres, car ses sourcils se froissent, avant que ses lèvres ne sourient. Antoine me tend la main, m’invite à voir. L’image cadre mon buste. Des yeux, je suis la courbe lente de mon cou, l’arche de mes épaules, le galbe de mes seins, puis la base de mon ventre. La photo est magnifique, elle rend mon corps élancé. Je ne le reconnais presque pas, mais j’aime comment je le vois. Mes grains de beauté neufs y apparaissent, comme de minuscules taches de peinture sur une toile vierge.

Cinq d’entre eux se lient sous mes yeux, formant sous mon sein gauche la constellation Bélier, puis je remarque que l’agencement de quatre autres forme Cassiopée, sur mes côtes. La liaison des trois taches sur mon épaule m’évoque le Peintre et celle des sept sur ma clavicule crée la Grande Ourse.

Le souffle coupé, j’embrasse Antoine, le remercie et cours chez moi.

J’ai trouvé mes étoiles. Il est temps de les peindre.

NUIT

À minuit, alors que la nuit m’éclaire de ses astres, mon pinceau glisse sur ma toile, peint mon propre portrait, illumine mon corps de constellations brillantes. J’ai l’impression que chaque fois que j’appose une nouvelle comète sur la peau de ma fille de peinture, la même étoile s’illumine sur mon corps, sous mon sein gauche, puis près de mon nombril, sur mon épaule, puis le long de mes clavicules.

C’est là où réside la magie des étoiles. Pour reproduire et faire honneur à quelque chose d’aussi vaste, d’aussi sauvage et doux à la fois, il faut vivre les étoiles; les avoir dans les yeux en contemplant l’univers, les avoir dans le ventre lors d’une nuit d’amour, les goûter dans le moindre des baisers, les sentir nous faire tourner la tête quand l’enthousiasme et l’adrénaline nous givrent. Pour capturer quelque chose d’aussi fuyant que le ciel, il faut laisser son corps devenir un ciel; un ciel aux comètes explosives, aux feux incontrôlables et brillants, un ciel dont la nature nous émerveille.

Mon corps est une peinture nocturne.

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