Embouchure

*Cliquez ici pour entendre ce texte en lecture audio accompagné de la musique de Thalyssia Duflot (première piste de l’album).

Son profil frais, défini, attentif. L’horizon en continu de son nez. Rocher immuable, face cachée de l’intime. Je rêvais des fourmillements rageux qu’il couvait, des ardeurs enfantines jamais assouvies, des silences tapis au creux des rides. Ces courbes de narines, je les reconnaissais. Ces tempes enfoncées, je les creusais aussi. C’était le souffle des grandes bleues que j’entendais dans ses soupirs.

Elle m’a dit préférer la valse de la mer à celle de l’herbe. Le son intranscrivable des vagues comme un appel à ses sources ténébreuses. L’herbe fait dans la frivolité, dans l’empressement contraint du vent. L’herbe est une partenaire. La mer, elle, est imperméable au temps qu’il fait, à celui qui passe. Elle est sa propre force motrice, sa propre clameur, sa propre envie. La mer se suffit à elle-même.

Les vagues se plissaient sur le rivage, s’accumulaient en une succession d’ourlets maritimes. La mer était bleue de mille rides, et elle était magnifique.

Les facettes de lumière par millions éclaboussaient son visage, tachaient ses pommettes de minuscules éphélides. Mirage cutané aux pores sans attache. Ses pommettes comme des montgolfières échouées. Le vent courrait dans ses cheveux sans parvenir à les faire danser.

Sa voix cassée dans la rage de l’écume. L’eau la plus froide et la plus tendre
pour taire ses amarres. Le fleuve aussi large que son incrédulité.

Elle posa son pied sur le sable, lourde et précaire. Ses orteils s’agençaient au blanc des colimaçons, la pudeur en plus. Elle déposa son autre poids dans la chaleur de la plage. Son dos s’était redressé, comme si l’incertitude du sol appelait la droiture du corps. Enfin, nous marchions à la même vitesse.

Son visage à contre-jour sous son soleil blanc. L’odeur de patates frites réveillant l’enfance. Le cri des goélands au-dessus de nous, les miettes en offrande sur le sol. Son menton luisant, ses yeux en demi-lune. Nous avions sept ans toutes les deux.

Le mauve de ses veines débordait le ciel en crépuscule. Ses paupières aussi translucides que le brouillard. L’oranger du jour s’étiolait dans les recoins de nos visages. Nos poumons s’emplissaient d’air humide et frais, de quiétudes jaunes et salines.

La moiteur de ses mains comme une rosée tombée trop tôt. Nos craintes en sédiments dans les sillons de ses paumes. Déjà autour d’elle luisait le mûrissement de l’aube.

Elle avait peur. Elle se tenait droite devant l’autre à la lisière du sable humide, à la frontière du non-retour. Elle se tenait là, debout, l’air défiant le large comme un immense regret, et je ne savais plus laquelle des deux me semblait la plus puissante.

Et le sable se satinait par l’insistance de l’eau. Son corps fané.

Surtout, sa tête volatile.

Jamais la résilience n’avait créé d’aussi bel équilibre.

Sa nuque nénuphar sur le socle estuarien. Ses lombes comme une caresse inachevée. Elle était ample de tous ces manques bordés en elle. La naissance d’un astérisme insulaire.

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