L’HERMITE.

Confinement jour -1

J’avance vite dans l’épicerie, prends les articles dont j’ai besoin sans toucher à rien d’autre. Je perfectionne mon slalom entre les gens dans les rangées et respire superficiellement dans le masque qui couvre ma bouche et mon nez, pour éviter que mes lunettes ne s’embuent.

Pommes, brocoli, laitue, dattes, chou frisé, pain, œufs, lait, pâtes…

La tablette des spaghettis est vide. L’idée que tout le monde se crée des stocks de non-périssables à la maison en prévision du pire m’effleure l’esprit. Une dame étire le bras pour sélectionner une boîte parmi les pâtes devant moi. Elle passe si près que j’arrive à sentir l’odeur de son parfum sur son poignet. Ma respiration s’accélère. Je dérobe trois cartons de macaronis et pousse mon panier vers une autre rangée. 

Pommes, brocoli, laitue, dattes, chou frisé, pain, œufs, lait, pâtes, farine, farine, farine…

Je bute sur le stand de farine. Un homme prend un à un des sachets différents pour en parcourir les descriptions. De ses mains nues, il gratte sa nuque avant de se remettre à tâter les articles. J’ai l’impression que mon cou me démange aussi.

Je fixe du regard la section des aliments bios où trône un sac de farine, encore intouché. Je l’arrache à son siège et poursuis mes courses loin de cette vue horrible, loin de ces gens qui ne respectent aucune des règles hygiéniques de base.

Pommes, brocolis, laitue, dattes, chou frisé, pain, œufs, lait, pâtes, farine, mayonnaise, olives, jambon, crème glacée, café. 

La caissière scanne mes articles de son cubicule de plexiglas, se raclant la gorge toutes les trente secondes. J’emballe tout avec empressement, bien décidée à quitter cet endroit au plus vite. La dame tousse, une toux de gorge humide de virus, une toux verte, horrible, sans prendre la peine de le faire dans l’intérieur de son coude. Elle s’excuse et se retourne pour expulser le contenu de son nez dans un vieux mouchoir, bout de papier qui semble déjà utilisé. Elle me tend ensuite le reçu et, voyant ma consternation, m’assure que ce n’est qu’un mince problème d’allergies. Ma respiration se fige, m’écrase. La crise d’angoisse me guette. Je me rends en marche rapide à ma voiture.

Pommes, brocoli, laitue, dattes, chou frisé… J’essaie de me rappeler les articles de mon sac pour faire passer l’anxiété, mais je ne me parviens pas à lister plus loin que le chou frisé. J’ai l’impression de recevoir plusieurs coups de poing dans la poitrine. L’anxiété me crispe le visage comme un vent froid. Elle me perce la poitrine de ses ongles longs, trop longs, elle me déchire, cherche ma chaleur, creuse, fend, serre, jusqu’à ce qu’elle ne l’atteigne et me la vole. Elle me laisse haletante, assise dans le cuir aseptisé de mon véhicule.

Confinement jour 252

Mon confinement se prolonge depuis six mois et il m’est impossible de sortir de chez moi. Trop de gens ne prennent pas au sérieux les virus mortels. Ces bêtes qui rôdent dans les rues du monde, qui se frottent à nos fruits et légumes, qui hantent la moindre particule d’air et percutent de plein fouet maintenant davantage que les vulnérables.

Pommes, brocolis, laitue, dattes…

De mon trois et demi bien propre, je m’imagine les rangées du supermarché pour tenter de passer ma commande en ligne sans rien oublier. Dans les confins de ma mémoire visuelle, je marche parmi les fruits et légumes, ajoute des mangues à mon panier. Dans la section boulangerie, je saisis un paquet de pains pitas frais. Je lance une conserve de haricots avec le reste de mes achats, puis plonge la main dans le comptoir de la mer pour pêcher un saumon.

Deux heures plus tard, on sonne. J’ouvre, le masque sur le nez, les mains gantées, et je prends du bout des bras la boîte que me tend le livreur. 

Fermer la porte au plus vite.

Je stationne mes achats dans la zone rouge de mon chez-moi, les fais tremper dans une solution savonneuse, les frotte, les sèche, les récure, les désinfecte. Ma crème glacée ne l’est plus quand enfin, j’ai terminé.

Et puis je recommence, toutes les trois semaines, avec la pharmacie, la quincaillerie, la librairie. Tout évolue entre les quatre côtés de mes écrans de fumée, qui me voilent le monde extérieur, qui m’immunisent à la maladie, qui testent mon taux d’autonomie.

Confinement jour 435

Dix-huit mois depuis que je pratique la solitude. Mon organisation reste impeccable. J’accumule des réserves pour mourir ici si nécessaire. Je ne me déplace plus. Les germes circulent sur les planchers piétinés par trop de gens, s’accrochent aux guidons des paniers, s’attardent sur les poignées des congélateurs et pondent des œufs sur les tapis roulants des caisses. Je l’ai compris depuis un bout.

Pommes, brocolis…

J’essaie de visualiser les sections de l’épicerie où j’allais, pour compléter mes courses en ligne, mais je ne réussis plus à me rappeler les rangées. Comment étaient-elles organisées? Que contenaient les présentoirs? 

J’ai cessé de respirer. Je le réalise et inspire une bouffée d’air qui reste coincée dans ma gorge. Je suffoque. Les allées du supermarché apparaissent dans ma tête et se brouillent, remplacées par les étagères grises et métalliques de mon propre garde-manger, où s’empilent mes réserves. 

Farine, haricots, pâtes, sauce, bouillon, sachets de soupe, sucre.

Ma tête regorge d’articles non périssables. La farine et les conserves me hantent. Je panique, j’oublie. J’oublie tout ce qui n’est pas sec, hermétiquement fermé, scellé, cloisonné.

On frappe à ma porte.

Je ne reçois personne. Je dois rester enfermée. Hermétiquement fermée, cloisonnée. Le virus s’infiltre dans les espaces entrouverts, il rampe sous les parquets, se glisse sur ma peau, encercle mes poumons et m’empêche de souffler. 

On frappe à nouveau.

« Annie, il est peut-être temps de laisser entrer quelqu’un », on me dit de l’autre côté.

 J’espionne, par l’œil magique de ma porte, la grande femme, soignée, propre, qui se tient sur mon perron. « Allez-vous-en! », je hurle. 

Elle part, je l’ai chassée.

Je lis, sur le dépliant vert et laid d’un groupe de soutien qu’elle a laissé par terre, les mots: « La mysophobie, un virus psychosocial invisible ». 

Ma porte reste grande ouverte, moi, je reste fermée. La peur continue de me polluer.

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