BRÛLONS LES MAINS DE L’ÉCRIVAIN

Je viens d’un milieu agricole. Je suis entourée d’hommes et de femmes qui viennent de la terre. Qui sont nés dedans et qui retourneront s’y blottir. Petite, je marchais dans les champs, je grimpais aux arbres, je me cachais entre les tiges, j’en devenais une. Tout ce temps, ma tête était remplie de mots. Des mots lourds pour une tête pleine. Comment dire aux gens qu’on aime, à nos arbres, à nos fleurs, à nos pierres – à tous ces êtres plantés dans le sol – qu’on choisit la mer? Qu’on les abandonne? J’avais besoin des mots, ils avaient besoin de moi pour être écrits. J’ai tourné le dos à la terre, parce qu’elle me retenait prisonnière. J’ai tourné le dos aux arbres, aux fleurs, aux pierres. Je me suis enfuie. J’ai couru jusqu’à ce qu’on m’apprenne à nager. Jusqu’à ce qu’on me montre quoi faire de mes mots, quoi faire de ma créativité. Je me suis exilée. En mer, seule avec mes émotions, avec mes histoires, avec mes passions. J’ai écrit.

J’ai lu aussi. J’ai lu la mer en premier, les œuvres qui parlent de se sauver, qui parlent de faire naufrage, de couler pour apprendre à flotter. Les œuvres qui sont mouvements et ancrages, craintes, silences et cris. Les œuvres qui parlent de vagues et de sable, de bâillon de varech et de prendre le large. J’ai lu dans le désordre. J’ai lu la suite avant le début, j’ai lu l’accostage avant même qu’il ait été question de plage. Je n’ai rien compris et j’ai tout saisi à la fois. Impossible de dire à quel moment j’ai été convaincue, à quel moment l’écriture m’a conquise. Je sais seulement que je me suis empêtrée quelque part entre les lignes. J’ai retrouvé un chez-moi entre les pages confortables, j’ai exploré, avec les mots, l’océan, et c’était mon univers.

Plus tard, j’ai lu à nouveau. Mais cette fois-ci, j’ai lu le sang. J’ai lu les œuvres où sont écrits l’horreur, l’érotisme, la passion, où est écrit ce que je me sentais presque coupable d’aimer lire. La mer était disparue, mais j’aimais autant lire. Je devenais maintenant la fièvre de l’homme inséré dans les paragraphes sous mes yeux, je devenais les corsets trop serrés, je devenais la couleur écarlate des sangs qui badigeonne les pavés. J’étais fascinée, c’était encore une fois, mon univers.

Ensuite, j’ai lu encore, autre chose. J’ai lu la forêt, j’ai lu les arbres, les fleurs, les pierres, la résine. J’ai lu la blancheur tachée par la poussière. J’ai été enracinée à ma lecture, j’étais dans mon univers à nouveau. J’ai compris que les mots m’étaient parvenus en temps et lieu. D’abord la mer, parce que j’avais besoin de quitter mes êtres-racines, puis les sangs, quand mon sang à moi bouillonnait d’un besoin intense d’écrire, de dire. Et finalement, la terre. Le retour à celle-ci. Le retour à mon ancien chez-moi, le retour à mon enfance. J’ai poussé de nouveau la porte de cette maison verte que j’avais fuie.

J’ai compris que j’aimais les mots, pas parce qu’ils m’emmenaient partout ailleurs, mais parce qu’ils m’emmenaient ici. J’avais besoin de visiter le monde. Besoin d’en voir les couleurs sur les feuilles blanches tachées de mots d’encres. J’avais besoin de voir le bleu de l’eau, le rouge du sang, le jaune du soleil et le vert de la surface. J’avais besoin de constater à quel point toutes ses couleurs sont désormais en moi, par mon écriture. Je suis enracinée, autant que volatile, autant que navigable. J’ai compris que plutôt que de naître de la terre et un jour y reposer, moi je voulais l’écrire. Alors j’ai écrit.

Des années plus tard, je publie. Sur chacun de mes textes, il y a mon sceau, une anémone. Une plante, mais dans l’eau, qui brûle au toucher. Mes mains ont fini par planter aussi, par faire pousser quelque chose, comme ces êtres agraires ont cherché à m’enseigner. Ma plante marine illustre mon destin, elle est feu, terre et mer à la fois, mais elle est surtout pour moi, une grande bouffée d’air. À chaque composition, l’anémone me brûle un peu plus les mains, mais c’est là où réside la passion de l’écrivain.

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