TAPIS DE TRÈFLE

Par Calendule

Elle était étendue sur l’herbe, le corps en étoile. Les pointes de ses mèches peignaient sur son visage des lignes invisibles, faisant naître des frissons le long de ses bras. Elle ne réagissait pas, ne mordait pas à l’hameçon de la distraction. Elle était là, posée, puis quand est-ce que les arbres ont changé de couleur? L’érable à ma fenêtre était encore vert il me semble. Le temps s’épuise plus vite que la chlorophylle. Elle était là, posée, les yeux refermés vers d’autres matins j’ai-tu le droit d’emprunter les paroles d’Édith Piaf ? Je pourrais les mettre en italiques, un genre de clin d’œil à celles et ceux qui les reconnaîtront. Les yeux refermés vers d’autres matins ah non mais là on dirait qu’elle est morte. Elle est pas morte, elle est seulement assoupie, immobile, suspendue. Donc, les yeux en apesanteur non ça veut rien dire. Des yeux en apesanteur, comme deux globes oculaires qui flottent, ark. C’est plutôt qu’ils sont alourdis de rien, qu’ils sont fermés, à l’abri de toute tension. Ses paupières avaient la couleur de la plénitude. Meh. Un peu trop convenu. Mais peut-être que l’idée d’apesanteur est pas si poche. Globe oculaire… globe terrestre. Ses yeux comme des planètes œuvrant dans leur propre système. Deux mondes tournant dans leur propre orbite. Wow, quel jeu de mots ! Une vraie poète. Ça serait drôle que la Terre soit l’œil d’un cyclope énorme. Que notre système solaire soit le visage d’un géant, notre galaxie ses membres, puis que tous les autres univers soient aussi d’immenses borgnes. Les univers, une communauté de cyclopes. Ça ferait un bon titre de science-fiction. OK.

Deux mondes ancrés dans leur propre orbite. Ses paupières lissent comme la surface d’un lac. Un lac, c’est déjà tellement vaste ! J’imagine même pas la commune de titans. Je peux sauter dans un lac, y parcourir une distance. Une substance qui me libère de mon poids et dans laquelle je peux pas respirer. C’est bizarre pareil ! Ah ! J’ai déjà hâte à l’été. Tu es mieux de prendre ton mal en patience fille, parce que l’hiver va être long c’t’année , j’suis cassé ben raide. Bon, Bernard qui embarque. Aucune ride, aucun soubresaut ne dénaturait le calme de sa peau. Flotter sur l’eau. Flotter au vent. Deux éléments translucides qui peuvent me porter, me soulever. Deux forces invisibles plus puissantes que moi. Mais, c’est quoi ma puissance, moi ? Comment on peut employer les mêmes qualificatifs pour les attributs de la nature que pour ceux des humains ? On est pas de taille, littéralement. Comment je peux aspirer à me trouver imposante, solide, ancrée quand je me compare à la Terre ? Comment je peux tendre à quoique ce soit quand j’ai accès qu’à une parcelle de l’infiniment grand ?

L’air se lovait, chaud de caresses, à l’entrée de ses narines. Sa respiration comme une vague abreuvant chaque infime part de son corps. De ses lèvres entrouvertes s’échappait un souffle nouveau, le souffle d’un passé si près du présent qu’il était difficile de les dissocier. Il me semble que c’est les Chinois qui ont une conception du temps complètement différente de la nôtre. À moins que ça soit les Japonais ? Merde, ça veut-tu dire que je suis raciste si je m’en souviens pas ? En tout cas. Considérer que seul le passé est connu avec certitude, et que c’est donc vers lui qu’on devrait se tourner, c’est fascinant. Quoique le passé peut être incertain aussi. C’est Phil qui m’a dit qu’on se rappelle d’un évènement seulement qu’à travers le dernier souvenir qu’on a de lui. Puis Phil, il étudie en psycho, donc il dit pas n’importe quoi. Alors le passé vaut pas mieux que le futur. Mais comment je suis supposée me « tourner vers l’avenir » si je suis même pas sûre de ce que j’ai vécu, de ce qui me constitue ? Pis de toute façon, le futur, ça existe pas. Le futur, c’est juste un calendrier de présomptions, un enchaînement continu de présent. C’est tirer à l’aveuglette. It’s a shot in the dark, and right at my troat. Ils veulent qu’on se lève tôt, qu’on travaille pour mettre de l’argent dans nos REER, qu’on rencontre quelqu’un une bonne fois pour toutes. Vivre pour cocher des cases. Ce serait absurde si l’humain était sur Terre que pour servir et produire. On a tendance à oublier que c’est nous qui avons construit les immeubles, les cimetières, le béton, les autoroutes. Pis la route de campagne, elle ? Celle qui propose pas l’itinéraire le plus rapide, mais le plus fun. Je voudrais juste aller me perdre dans une forêt, m’endormir au soleil, manger des fraises. Mais non madame ! Pour qui tu te prends de te plaindre ? Tout le monde conduit sur le highway, pourquoi toi tu serais pas capable de faire comme les autres ? Pourquoi toitu traverserais pas les lundis aux vendredis en clignant des yeux, souvent en cognant des clous ? Un bloc de cinq jours comme l’angle mort de ton existence. Le présent confiné entre deux pans de fin de semaine. Pourquoi toi tu courrais pas vers tes vacances comme t’enfiles les coupes de vin le soir ? Juste un petit verre, pour décompresser, t’aérer la tête. Pour te sentir libre ! Mais fais attention. La liberté est un poids, une masse qui te comprime le plexus le soir une fois couchée, une fois à l’arrêt, pratiquement morte. Un répit tant attendu, tant soudain que ton erre d’aller compresse tes organes te donne le goût de vomir te pousse te déséquilibre sur la corde que tu as toi-même tendue. Tu es bien mieux de te laisser emporter par le courant. Comme dans la piscine de ta tante Huguette, tu te souviens ? Parce que tu sais, ça fait moins peur de foncer vers un mur que de suffoquer en dessous.

À chaque interstice entre sa peau et le sol, de subtiles radicelles prenaient forme. La terre emplit doucement les manques sous sa nuque, aux creux de ses genoux. L’herbe se tressa avec ses doigts, puis ses orteils. Les courbes de ses seins s’aplanirent, son bassin s’ancra un peu plus dans la terre. Du trèfle parcourra le reste de son corps, achevant de la recouvrir tout entière. Ses longs cheveux s’enracinèrent, et un arbre poussa sur son front. Bientôt, des bourgeons apparaîtraient.

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